À Tivaouane, les filles fabriquent des serviettes hygiéniques pour ne plus manquer l'école

15 février 2024

Des écolières participent à un atelier de confection de serviettes hygiéniques. Les jeunes filles ont aussi reçu des bracelets leur permettant de calculer et d'anticiper l'arrivée de leurs menstruations.

La précarité menstruelle et les tabous autour des règles éloignent des millions de filles de la scolarité dans le monde. La mise en place de toilettes non mixtes et d’un espace de fabrication de serviettes est venue libérer la parole et les corps.

Quand Seynabou arrive à l’école, elle est toujours en avance. La jeune Sénégalaise de 14 ans traverse la cour de l’établissement, les pieds dans le sable, en suivant l’ombre des arbres. Direction une petite pièce au centre de l’école: l’atelier de confection de serviettes hygiéniques soutenu par ChildFund. Il y a encore quelques années, rentrer dans une pareille pièce à la vue de tous aurait été impensable pour Seynabou.

La question des menstruations était taboue dans le collège Habib-Sy de la commune de Tiavouane au Sénégal –comme dans une majeure partie de l’Afrique– et avoir ses règles signifiait manquer l’école. «J’avais presque trois jours d’absence [par mois] à cause des règles, se souvient la jeune sénégalaise. Je me disais que si j’allais à l’école et que mes camarades se mettaient à rire, à se moquer de moi, je serais humiliée.»

Le cas de Seynabou était alors loin d’être isolé: dans la région de Thiès, où se trouve Tiavouane, une étude datant de 2017 révèle que plus de 45% des filles s’absentaient de l’école durant leurs menstruations. C’est bien plus que la moyenne déjà très élevée de l’Afrique subsaharienne, où plus d’une fille sur dix ne va pas à l’école pendant cette période, manquant ainsi près de 20% de l’année scolaire totale.

Une situation alarmante qu’un programme co-construit par le ministère de l’Éducation nationale du Sénégal, celui de la Santé, ainsi que ChildFund et son partenaire local (Fédération Kajoor Jankeen) est venu inverser. Grâce à la sensibilisation, à la construction de toilettes adaptées aux filles et à la mise en place d’un atelier de confection de serviettes hygiéniques, plusieurs écoles du pays –dont celle de Seynabou – ont pu lutter efficacement contre les tabous et la précarité menstruelle. Au point d’inciter des milliers de jeunes filles à rester sur les bancs de l’école.

Des écolières se rendent au collège Habib-Sy de la commune de Tiavouane.
Des écolières se rendent au collège Habib-Sy de la commune de Tiavouane.

Briser le silence

Lancé en 2020, le programme –qui a dans un premier temps été implanté dans douze écoles de Thiès, dont celle de Seynabou – s’attaque au problème à travers plusieurs axes d’action. À commencer par la capacitation et la sensibilisation. «La capacitation consiste à donner les compétences à une équipe mise en place [dans les écoles d’intervention] que l’on appelle “équipe GHM” [gestion d’hygiène menstruelle]», expose Moussa Diallo, spécialiste éducation à ChildFund. «L’équipe est constituée d’élèves, d’enseignants, de responsables de l’administration de l’école, mais également de membres de la communauté tels que le responsable de la structure sanitaire, les relais qui sont des acteurs communautaires, ou encore les leaders d’opinion tels que les imams.»

Dans le collège Habib-Sy de Tiavouane, cela concerne quinze personnes, formées sur la question. Une fois l’équipe constituée, la sensibilisation massive sur le sujet dans l’établissement scolaire est lancée, notamment lors de rassemblements, des cours de sciences, mais aussi par le biais de discussions entre écolières.

Ces actions luttent contre la méconnaissance qui pousse les filles à rester chez elles lors de leurs règles pour éviter de tacher leurs habits à l’école, synonyme d’une humiliation publique. «Les mythes, la stigmatisation, ces normes de genre néfastes qui entourent les menstruations peuvent conduire aussi bien à des moqueries, des humiliations, qu’à l’exclusion des activités quotidiennes avec des conséquences négatives sur la vie des filles, sur leur éducation, leur santé, leur bien-être, leur confiance en soi et leur dignité.» En bout de course, leurs études sont directement impactées, jusqu’à la menace d’un abandon scolaire.

Parler des règles dans une société qui refuse de regarder le sujet en face n’est pas une chose aisée. C’est pourquoi le programme de ChildFund s’appuie sur les écolières elles-mêmes pour faire passer le message, notamment les filles faisant partie de l’équipe GHM. «L’expérience a montré que l’intégration par les pairs est très importante et a plus d’impact, observe Moussa Diallo. C’est pourquoi, pour nous, nous préférons souvent que les filles elles-mêmes puissent parler à leurs camarades.» Les garçons, ainsi que toute la communauté, sont aussi intégrés dans ce processus de libération de la parole, pour changer définitivement les comportements.

La sensibilisation peut pourtant rapidement se heurter à un autre problème: le manque d’infrastructures et d’accès aux produits d’hygiène menstruelle. Entre l’absence d’hygiène et le risque de violences sexuelles, les toilettes sont souvent délaissées par les jeunes filles, ajoutant un énième frein à leur présence à l’école, notamment pendant leurs menstruations.

Cette situation va parfois de pair avec le manque d’accès aux serviettes hygiéniques: «Les filles vont être contraintes d’utiliser des matériaux très précaires comme des torchons, des feuilles de papier, des morceaux de vêtements. Ça va aussi poser des problèmes d’hygiène et ça va engendrer des risques d’infections et de maladies qui vont ensuite encore renforcer un potentiel décrochage scolaire.»

C’est à ces deux problèmes majeurs que s’attaque également le programme implanté au nord de Dakar. D’un côté, ChildFund a totalement réhabilité les toilettes de l’établissement scolaire, en les rendant non mixtes et en les équipant d’un incinérateur pour les serviettes usagées, mais elle a aussi mis en place un atelier de fabrication de serviettes réutilisables. Une approche qui s’est avérée particulièrement efficace.

«Quand je suis arrivée à l’école, j’ai vu que les élèves n’en parlaient pas [des menstruations]. Donc j’ai décidé de faire comme eux.» Seynabou, 14 ans.

Un des blocs d'hygiène construits lors du programme dans l'école Habib-Sy de la commune de Tiavouane.
Un des blocs d’hygiène construits lors du programme dans l’école Habib-Sy de la commune de Tiavouane.

«Aujourd’hui, je me sens forte»

Près de trois ans après l’implantation du projet dans l’école de Tivaouane, les témoignages de jeunes filles se suivent et se ressemblent. L’époque où les règles étaient taboues semblent être un lointain cauchemar, notamment pour Seynabou, l’écolière de 14 ans: «Quand je suis arrivée à l’école, j’ai vu que les élèves n’en parlaient pas [des menstruations]. Donc j’ai décidé de faire comme eux.» Seynabou, Khadija, Adja… La grande majorité des quelque 900 filles de l’établissement se muraient alors dans un silence profond au moment de leurs règles et loupaient régulièrement les cours. L’approche pédagogique des membres du programme a renversé la tendance.

«On nous disait que c’était quelque chose de naturel, ajoute Khadija. Que c’est quelque chose qui montre que l’on est sain et on n’a pas besoin d’être timide ou quoi que ce soit, parce que c’est un phénomène naturel.» Cette écolière de 15 ans était parfois comme paralysée quand elle sentait ses règles survenir en classe, et préférait ne plus bouger plutôt que de laisser entrevoir une tache honteuse. Le dialogue a libéré les corps. «Au début, c’était un peu gênant. Mais les formatrices nous ont aidées à nous adapter et au fil du temps, on s’y est habituées. Maintenant, on discute sans être gênées de quand on a nos règles, de ce qui nous arrive, de nos sentiments.» Seynabou confirme: «C’est agréable le fait d’être sensibilisés […] Mes amies ne sont plus absentes à cause de ça. Elles n’ont plus de gêne ni de stress.»

Dans certains cas, ce sont les filles elles-mêmes qui arrivent à convaincre les dernières récalcitrantes de retourner sur le chemin de l’école, malgré leurs règles. «J’avais une amie qui ne se sentait pas à l’aise quand elle était à l’école, elle avait tout le temps envie de rentrer, se souvient Khadija. Mais avec la formation GHM, je lui ai parlé, je lui ai dit que tout ça n’était plus un tabou.» L’écolière reviendra finalement en classe.

Les nouvelles toilettes aussi ont joué sur les absences. «On n’a plus peur d’enlever les serviettes hygiéniques déjà utilisées et de les jeter», témoigne une autre élève de seconde. Au Sénégal, les croyances ont la peau dure, et, en l’absence d’incinérateur, certaines filles préféraient ne pas utiliser de serviettes hygiéniques pour éviter de les jeter en pleine nature, où des personnes mal intentionnées, voire des esprits maléfiques, auraient pu récupérer le sang pour leur jeter un sort. Donc, «ces toilettes ont fait une très grande différence».

La peur de l’humiliation s’est elle aussi envolée, comme le souligne Seynabou, qui a pu voir l’évolution du comportement d’un de ses amis, autrefois moqueur, après qu’il a été sensibilisé à la question: «Quand je parle de mes règles, il est attentionné et il m’écoute. Une fois, quand j’avais mes règles, il est allé sortir une serviette dans mon sac pour me la donner. Et comme j’ai des règles douloureuses, il est même allé à la pharmacie pour m’acheter des médicaments.»

Libérer la parole sur un sujet aussi sensible a également permis aux écolières de prendre confiance en elles. «J’ai appris à briser le silence, à mettre fin aux tabous, lance Seynabou. Aujourd’hui, je me sens forte. Je suis fière de pouvoir en parler sans gêne. […] Ça m’aide à avoir confiance. C’est quelque chose qui va me pousser à aller loin dans mes études, aujourd’hui comme demain.»

Ce jour-là, dans une salle de l’établissement, une vingtaine de filles s’installent. Un rétroprojecteur s’allume, et les écolières membres de l’équipe GHM se succèdent au tableau pour parler d’hygiène menstruelle à plusieurs filles non sensibilisées. Dans un coin, un autre petit groupe s’active autour d’une machine à coudre. «On a juste besoin d’un peu de coton et de tissus imperméables, d’une serviette et de boutons de pression», explique Khar Faye, formatrice couturière de l’école, tout en surveillant d’un œil les élèves qui confectionnent leurs serviettes hygiéniques. Mises en place par le programme, avec notamment le soutien financier de l’ONG Un enfant par la main, les quelques machines à coudre ont également participé à réduire le taux d’absentéisme scolaire, tout en luttant contre la précarité menstruelle des étudiantes.

«C’est bien plus sécurisé d’utiliser les serviettes que l’on fabrique soi-même», commente Khar Faye. Avant, quand les filles n’utilisaient pas un vieux vêtement, elles achetaient au marchand ambulant des serviettes jetables à bas prix, mais recouvertes de produits dangereux à l’origine d’infections. «Là, la serviette peut être lavée, utilisée pendant plusieurs mois, ce qui revient moins cher par rapport aux serviettes industrielles.» Alors qu’un seul paquet de serviettes hygiéniques industrielles jetables coûte environ 500 francs CFA (0,76 euro) à débourser chaque mois (soit 6.000 francs CFA ou 9,15 euros par an), l’achat des tissus pour la confection de vingt serviettes hygiénique lavables (réutilisables pendant plusieurs années) coûte à peine 2.000 francs CFA (3,05 euros).

Le taux de réussite au brevet est passé de 52,56% en 2022 à 75,16% en 2023, avec une nette augmentation chez les filles, dont le niveau a augmenté en même temps que leur fréquentation scolaire.

Une économie non négligeable, et qui ruisselle sur les filles. «Les parents ont senti une différence, ils ont pu faire des économies et utilisent cet argent pour acheter le matériel pédagogique dont les enfants ont besoin pour leurs études, par exemple.» L’atelier est ouvert quasiment toute la journée, les filles viennent pendant leur pause fabriquer en quelques minutes leur protection hygiénique. Parfois, elles en confectionnent pour les autres, ou créent un petit stock qui servira à la communauté. Une activité génératrice de revenus pour l’école, qui utilise cet argent pour financer les besoins liés à la gestion de la menstruation au sein de l’établissement.

Et ça marche. Si les chiffres montrant l’efficacité totale du programme ne sont pas encore tous disponibles étant donné que ce dernier est récent, l’ONG et le chef d’établissement ont noté une «réduction drastique» du taux d’absentéisme des filles, qui est désormais proche de 0% en cas de menstruation. Ce phénomène a également eu une influence sur les résultats de l’école au brevet de fin d’études moyennes (BFEM).

Le taux de réussite est ainsi passé de 52,56% en 2022 à 75,16% en 2023, avec une nette augmentation chez les filles, dont le niveau a grimpé en même temps que leur fréquentation scolaire. Des chiffres qui se rapprochent désormais de la moyenne nationale et ses 76,30% d’admis. Ce succès n’est pas passé inaperçu auprès du gouvernement sénégalais, et le programme a depuis reçu le soutien de différents ministères pour être étendu à cinquante-neuf écoles sur le territoire.

Un long chemin (encore) à parcourir 

La réussite du programme ne peut occulter tous les défis surmontés, et ceux pour l’heure insurmontables. L’un des plus grands problèmes persistants: toucher toutes les filles, même en dehors des écoles concernées. Un objectif difficile à atteindre, parfois freiné par le manque de moyens, l’ampleur de la tâche et le solide ancrage des tabous dans la société sénégalaise. Il n’est pas rare que les écolières de l’école de Tivaouane aient dans leur entourage des filles encore engluées dans la honte et l’isolement liés à leurs menstruations. «J’ai une amie qui, quand elle a ses règles, n’a pas le droit d’entrer dans la cuisine et de toucher le repas. Elle est isolée dans sa chambre», soupire Seynabou.

«Il y a un changement de comportement. Il faut le reconnaître, c’est tout un processus. Ça demande du temps, et si on est pressé, on ne va pas y arriver. Parfois, les changements s’opèrent, mais parfois il y a aussi des réticences», concède Moussa Diallo de ChildFund. Pour surmonter ces challenges, le spécialiste en éducation adapte son approche: «Il faut d’abord essayer de comprendre le contexte dans lequel on intervient. […] Comprendre les sujets qui ne sont pas acceptés au niveau de la communauté. Par exemple, ici, quand on parle de santé sexuelle et reproductive, le terme “sexuel” peut en faire tiquer certains. Donc on évite de l’utiliser.»

Au sein de la communauté, Moussa Diallo essaie de trouver des relais. Des personnes clés qui, une fois convaincues du bien-fondé de leur action, peuvent aussi bien parler de ce sujet aux hommes qu’aux femmes. Au Sénégal, cela passe notamment par les bajenu gox («marraine de quartier», en wolof) et les imams. Généralement une femme d’un certain âge, la bajenu gox est le plus souvent respectée dans sa communauté, et transmet son savoir à toutes les femmes, qu’elles soient adolescentes, jeunes mariées ou mères. «Les femmes n’en discutent pas avec n’importe qui, donc il faut toujours trouver une personne au niveau de la communauté qui est digne de confiance, qui peut aller dans les familles.»

Dans un pays à 95% musulman, l’enjeu est aussi d’associer les imams au travail de sensibilisation. «On essaie de comprendre quel est l’argumentaire religieux autour de ces questions-là [des menstruations]. […] L’objectif est de pouvoir parler à l’imam en se basant sur l’argumentaire religieux, pour le convaincre que c’est quelque chose qui mérite d’être discuté. […] La plupart du temps, si on connaît bien la voie par laquelle on doit passer, ils adhèrent. Nous avons ainsi vu des imams qui ont participé à la confection des serviettes hygiéniques. C’est dire qu’il y a vraiment une adhésion.»

De l’adhésion vient ensuite la prise en main du programme par les acteurs, pour assurer la pérennisation dans le temps de ces avancées. Un autre challenge: «Dans la mesure où l’éducation et la santé sont des compétences qui sont transférées aux collectivités territoriales, on peut appeler ça un défi, ou même une contrainte.»

Pour Moussa Diallo, l’important est notamment de mettre en avant l’avantage politique que permettent ces interventions, et les changements de comportement qui vont avec. «Ça peut avoir un impact positif dans leur politique, en matière de crédibilité au niveau de la communauté.» Dans l’école de Tivaouane, les membres de l’établissement n’ont pas attendu longtemps pour prendre le relais, même si le manque de moyens et de soutien gouvernemental peut parfois se faire sentir. Mais les bases sont solides, le suivi régulier, les enseignants sensibilisés, l’atelier autonome. Et les écolières sont prêtes à garder coûte que coûte la main sur le sujet des menstruations, pour qu’il ne retombe plus dans un silence paralysant.

 

En 2025, ChildFund Sénégal a alloué 80 % de son budget total aux programmes de soutien aux enfants, aux familles et aux communautés vulnérables.